Les avantages risqués de la privatisation
1992
Technical Centre for Agricultural and Rural Cooperation
Privatisations et libéralisation sont devenus les maîtres mots des politiques agricoles. Mais ces évolutions, que la crise économique a rendues nécessaires, tendent à accentuer les clivages entre les petits paysans et les gros exploitants. L’encadrement de l’Etat reste indispensable pour maintenir les équilibres. Depuis le début des années 80, nécessité oblige, les Etats se désengagent petit à petit de la production agricole. En effet, les sociétés de développement et les offices qui avaient en charge les divers secteurs de l’agriculture pesaient trop lourd sur les budgets des Etats sans pour autant, sauf exception, avoir l’efficacité qu’on en attendait. Les bailleurs de fonds, qui les finançaient en grande partie, ont donc fortement incité les gouvernements à réduire leurs dépenses. C’est une des conditions des plans d’ajustement structurel auxquels sont soumis la plupart des pays africains. Les Etats, qui géraient aussi bien l’amont de la production -monopoles d’importation et de distribution des engrais, semences et pesticides- que l’aval en assurant la commercialisation des denrées produites, ont progressivement remis aux mains des privés ces différentes fonctions. Cette évolution, commencée au début de la précédente décennie dans certains pays comme le Sénégal, se poursuit actuellement. Diminuer les coûts, responsabiliser les paysans jusqu’alors trop « assistés », favoriser l’initiative privée pour relancer la production, tels sont les objectifs de ces politiques de libéralisation et de privatisation dont les premiers résultats sont déjà observables. La fourniture des engrais généralement largement subventionnés a été un des premiers secteurs libéralisés. Au Sénégal, cette mesure, qui s’est accompagnée de la suppression des facilités de crédit aux paysans et de l’abandon progressif des subventions, s’est traduite par une chute brutale de la consommation d’engrais qui met en danger la fertilité des terres. De nombreux magasins privés ont vu le jour, filiales de grosses firmes ou petites entreprises assurant une distribution efficace des intrants dans les zones les plus riches, souvent insuffisante ailleurs. En l’absence de contrôle, certains vendent des produits inefficaces ou des semences périmées, se plaignent les maraîchers de la presqu’île du Cap Vert aux alentours de Dakar. Dans le delta du fleuve Sénégal, une association d’agriculteurs organise chaque année un forum des fournisseurs qui permet à chacun de connaître les prix des produits et évite les abus des commerçants. Depuis 1987, le Cameroun a mis en place,lui aussi, un Programme de réforme du sous secteur engrais qui doit permettre de confier leur commercialisation à des commerçants privés et de réduire les coûts. Jusqu’alors, il fallait une procédure d’appels d’offres sur le marché international pour que les pouvoirs publics puissent s’approvisionner. Lourdeurs administratives, retards de financement et lenteurs dans l’attribution des marchés ne permettaient pas aux agriculteurs d’avoir les engrais en temps utile pour la campagne agricole. La fin des monopoles La fin des monopoles touche aussi les produits vétérinaires. Ainsi au Tchad depuis 1989, l’Etat n’a plus le monopole de la distribution, celui de l’importation a été à son tour supprimé en 1991. Les agents de l’élevage chargés des soins, dont les salaires étaient jusqu’alors payés (théoriquement!) par le ministère, peuvent désormais s’installer en privé. Les éleveurs paient alors les vaccins et traitements de leurs animaux. Mais dans les régions d’élevage transhumant ou extensif, il est difficile pour un privé de rentabiliser ses services. Au Sénégal où cette politique a été mise en oeuvre il y a plusieurs années, on constate que les vétérinaires privés, qui ont reçu un pécule pour quitter la fonction publique, sont installés prioritairement à Dakar... Dans le Ferlo, la plus grande région d’élevage du pays, des zones entières sont dépourvues de services vétérinaires depuis le désengagement de l’Etat. Les éleveurs doivent parcourir des kilomètres pour rejoindre la ville la plus proche même lorsqu’ils veulent seulement faire vacciner leurs bêtes ou simplement acheter des médicaments. Pour remédier à cette situation difficile, les éleveurs font aujourd’hui appel, dans certains villages, à l’un d’entre eux qui reçoit une formation lui permettant d’assurer les soins de base et les vaccins. Chaque éleveur cotise pour subvenir aux besoins de cet « auxiliaire d’élevage ». Si le relais a été facilement pris par les privés, généralement des commerçants, pour les opérations les plus rentables de fourniture d’intrants, celles qui ne présentent pas d’intérêt financier sont laissées pour compte. Se trouvent ainsi lésées les régions les plus isolées où la population est peu nombreuse. Les privés prennent le relais Le même problème se retrouve au niveau de la commercialisation des produits. Les Etats qui avaient la haute main sur l’achat des principales denrées de base restructurent les différentes filières et suppriment peu à peu les offices considérés comme budgétivores. Ainsi au Cameroun, l’ONCPB, l’Office national de commercialisation des produits de base, lourdement endetté a été dissout en juin 1991. L’Office national du cacao et du café qui le remplace voit ses missions réduites, il ne joue plus aucun rôle dans la commercialisation. Ce sont les commerçants et les négociants qui achètent directement le cacao et le café aux planteurs. Résultat : dans les zones les plus reculées et les plus difficiles d’accès le cacao n’est plus ramassé et les paysans sont sans défense face aux exportateurs sans scrupules. Balances truquées, cacao déclassé, nombreux impayés : le « coxage » sévit à grande échelle. Les planteurs regrettent l’ancien système quand les camions venaient chercher leur cacao au village pour l’emmener à la coopérative où il était immédiatement payé par l’exportateur. La baisse des prix du cacao sur le marché mondial n’a rien arrangé. Depuis quelques années, le Mali vit aussi à l’heure de la libéralisation. L’OPAM, l’Office des produits agricoles du Mali, longtemps chargé d’organiser la collecte, le stockage et la distribution des céréales mais qui n’a jamais bien rempli son rôle, n’a plus de monopole. Hormis le stockage organisé au niveau villageois, ce sont les grands commerçants qui contrôlent désormais le commerce des grains. Les petits opérateurs qui n’ont pas de trésorerie ont du mal à se faire une place. « Attention, on ne peut demandera un commerçant d’être philanthrope. Le secteur privé sera plus efficace que l’Etat à condition que règne une véritable concurrence sur les marchés » explique Jean-Jacques Cabas, expert au Club du Sahel. C’est pourquoi ici comme dans plusieurs pays du Sahel ont été mis en place les SIM, les Systèmes d’informations sur les marchés. Chaque semaine, ils diffusent dans les journaux et à la radio des données sur les prix des céréales dans 58 marchés, limitant ainsi les risques de spéculation. Ces informations très utiles aux paysans devront être complétées par les états des stocks ou les disponibilités en moyens de transport. Pour que la libéralisation ne recrée pas de nouveaux monopoles au profit des gros opérateurs privés qui disposent de ressources importantes et d’accès au crédit bancaire, un minimum de contrôle de l’Etat et une bonne information sur les marchés sont indispensables. En outre, des mesures spéciales pour les zones difficiles sont nécessaires pour que les paysans qui n’ont pas les moyens de commercialiser eux-mêmes leurs produits ne soient pas marginalisés. Emergence d’un contre-pouvoir paysan Face à cette libéralisation parfois brutale, censée à la fois permettre des économies aux gouvernements et dynamiser le monde rural, comment réagissent les agriculteurs ? Ceux qui étaient depuis longtemps encadrés par des sociétés de développement qui s’occupaient de tout ont dû rapidement trouver une nouvelle forme d’organisation Lorsque les moyens sont mis à leur disposition pour effectuer cette reconversion, elle se fait sans trop de mal. Ainsi dans le delta du fleuve Sénégal, la mise en place du crédit agricole, parallèlement à l’installation d’entreprises privées de vente d’intrants et de travail à façon dans les champs et au maintien du prix d’achat du riz, a permis aux riziculteurs d’accroître leur production. L’accès au crédit est facilité par la création d’une forme juridique souple, le Groupement d’intérêt économique (GIE). Le plus souvent, les agriculteurs ont dû transformer leur regroupement en associations pour prendre en charge les différentes fonctions jusqu’alors assurées par l’Etat et défendre au mieux leurs intérêts. Souvent organisés par l’Etat ou les sociétés de développement en coopératives qui ne fonctionnaient guère, ils se sont constitués en groupements de leur propre chef ou à l’incitation des ONG. Beaucoup d’entre eux ont été créés par des émigrés de retour au pays ou par de jeunes scolarisés revenus au village. L’approvisionnement de leurs membres en intrants est une de leurs fonctions : engrais, pesticides, semences sont achetés collectivement pour réduire les coûts. L’organisation de la commercialisation pose généralement plus de difficultés. Au Bénin où la commercialisation du coton est passée aux mains des groupements villageois, les agriculteurs se plaignent d’être plus lésés qu’auparavant. Les conseils d’administration de ces groupements sont souvent accaparés par des diplômés sans emploi très habiles à frauder ! Mais à la faveur de la démocratisation en cours, les unions d’agriculteurs et les fédérations d’ONG veulent aller beaucoup plus loin et faire entendre leur voix au plus haut niveau. Après avoir menacé de ne pas semer de coton, la coordination des planteurs de coton du Sud Mali a ainsi obtenu des places au conseil d’administration de la CMDT, la Compagnie Malienne des Textiles, afin de pouvoir exprimer ses opinions. Les Unions du delta du fleuve Sénégal sont partie prenante des discussions sur la politique rizicole avec les bailleurs de fonds et le gouvernement. Ces exemples se multiplient, marquant l’émergence d’un pouvoir paysan qui a son mot à dire dans l’organisation de la production agricole. Les néo-ruraux jouent un rôle important dans cette situation nouvelle. Ils sont, en effet, de plus en plus nombreux à trouver dans l’agriculture une activité rentable. Comme le dit un responsable d’une Union de GIE du delta sénégalais « l’agriculture, ça paie mieux que de travailler dans les bureaux « . Les bailleurs de fonds et les Etats encouragent d’ailleurs vivement l’installation de ces « déflatés » ou « conjonctures », les mieux à même, pensent-ils de développer un secteur agricole dit moderne qui bénéficie souvent de facilités que n’a pas le secteur traditionnel. Ainsi dans plusieurs pays, comme au Sénégal et au Cameroun, les jeunes diplômés au chômage ont bénéficié de crédits pour installer leurs exploitations. De son côté, Agri Congo tente de mettre sur pied des exploitations modernes et intensives destinées à des jeunes qui reçoivent une formation adaptée. Malgré ces avantages, ces réinsertions ne sont pas toutes couronnées de succès. Toutefois les expériences réussies ont un effet d’entraînement sur les populations voisines en démontrant l’utilité de certaines techniques. Retour à la terre des élites Le phénomène le plus marquant est le « retour à la terre » des élites. Des « paysans du dimanche » aux « cultivateurs en souliers vernis », toute une classe de nouveaux agriculteurs se développe actuellement, encouragée par la libéralisation de ce secteur de l’économie. De nombreux fonctionnaires et cadres d’entreprises privées investissent désormais dans l’agriculture et s’efforcent de créer de véritables entreprises agricoles soigneusement gérées. Ils ne se contentent plus d’avoir leur parcelle ou leur plantation au village entretenue par leurs jeunes frères ou cousins, ils achètent des terres et montent des exploitations après avoir étudié le marché et choisi un créneau intéressant. Tout autour des grandes villes se sont implantées des fermes d’élevage intensif, de maraîchage et d’arboriculture qui assurent aujourd’hui une grande partie de l’approvisionnement urbain. Ainsi, aux abords de Dakar, de nombreuses terres ont été appropriées par des citadins. A l’intérieur des solides enceintes qui les dissimulent aux regards indiscrets, on trouve des ateliers d’embouche de bovins, des élevages de poules pondeuses ou de poulets de chair comme ceux de cet informaticien qui élève vingt-cinq vaches et près de 3000 poules, met au point lui-même l’aliment de ses animaux et a organisé un circuit de commercialisation efficace pour écouler ses produits au meilleur prix. Actuellement son objectif est d’obtenir que la viande de qualité puisse être vendue plus cher que la viande tout venant. Et il se demande s’il ne va pas abandonner l’informatique pour se consacrer entièrement à l’élevage... Certains privés utilisent leur position politique ou économique pour s’installer ou racheter à bas prix des sociétés nationales lors de leur privatisation. Ainsi la faillite de la SODEBLE au Cameroun a servi le fondateur de la Maïs Cam qui est aujourd’hui à la tête d’un domaine de 2500 ha et emploie 300 personnes. Grâce à ses appuis, il s’est assuré le monopole de l’approvisionnement des brasseries en gritz de maïs et l’arrêt des importations de maïs dans le pays. En Côte d’Ivoire, nombreux sont les notables qui possèdent de grandes plantations de cacao ou de café entretenues par des salariés. Mais les privatisations ont aussi fait largement l’affaire des sociétés étrangères. Comme le remarque Jean Marc Ela : « l’agriculture moderne tend à devenir un monopole des grandes firmes dans les pays qui s’ouvrent au capital extérieur, pays qui connaissent actuellement la mise en culture généralisée des terres en friches « . De nombreuses sociétés de développement ont ainsi été reprises à bas prix par des entreprises occidentales encouragées par les avantages qu’on leur propose. C’est le cas du secteur bananier au Cameroun. L’Office Camerounais de la Banane a été repris par la Compagnie fruitière, une société française basée à Marseille, tandis que la société américaine Del monte gère l’autre partie des plantations bananières. Considérées comme des entreprises stratégiques, elles bénéficient d’exonérations de taxes et de réductions tarifaires. Certes la banane est en train de devenir le premier poste d’exportation du pays mais les agriculteurs n’en perçoivent guère le fruit. Ceux qui travaillent dans ces plantations ne sont que des salariés. Bien souvent, en outre, ces entreprises accaparent les terres des paysans qui sont expropriés de force. Elles se font attribuer les meilleurs terrains, rejetant les petits agriculteurs sur les terres les plus ingrates. Ainsi au Sénégal, dans le delta, de très grosses exploitations se sont constituées sur les terres les plus faciles à irriguer. Au centre du Togo, plusieurs milliers d’hectares de terres de cultures ont été attribuées à une société privée pour installer un ranch d’élevage. Au Sénégal un litige oppose la société Fil Fili, à qui ont été attribuées les terres d’une société maraîchère abandonnées depuis des années, aux maraîchers qui les cultivent. De fréquents conflits fonciers Ces conflits fonciers de plus en plus fréquents posent le problème de la privatisation des terres. Les achats de terrains se multiplient, créant de véritables propriétés privées au profit de ceux qui ont les moyens de payer. Mais ils vont bien souvent à l’encontre des droits coutumiers. Les bailleurs de fonds souhaitent aussi une réforme des codes fonciers afin de sécuriser les paysans sur leur exploitation et de les inciter à augmenter leur production. Mais l’appropriation des terres est risquée et certains craignent que les petits paysans y perdent tous leurs droits, devenant salariés sur leurs propres terres achetées par d’autres. Là aussi l’Etat doit continuer à veiller à une équitable répartition des terres. La libéralisation sauvage semble risquée pour des paysanneries souvent fragiles qui doivent s’adapter petit à petit à cette nouvelle donne. Mais les privatisations ont permis de libérer des initiatives qui porteront à coup sûr des fruits dans l’avenir.
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