Régionalisation : un tremplin vers l'intégration ?
1998
Technical Centre for Agricultural and Rural Cooperation
Régionalisation : un tremplin vers l'intégration ? Le phénomène de la mondialisation a beau déferler sur le monde entier, la notion de régionalisation, plus vieille encore, conserve toute son importance aux yeux des décideurs sur tous les continents. Elle semble, toutefois, devoir son regain de faveur à une réaction de défense contre les dégâts d'une mondialisation incontrôlée dans les économies et sociétés les plus faibles de la planète. Certains pensent que l'expansion de la coopération régionale est unmoyen de renforcer un secteur comme celui de l'agriculture, avant qu'il ne soit totalement soumis aux forces du marché mondial, mais cela ne s'est pas vérifié comme on l'aurait espéré pour les pays et régions ACP. Si les rêves peuvent devenir réalité, la régionalisation, quant à elle, n'est-elle pas vouée à demeurer une simple illusion ? « Une 'police d'assurance' implicite pour les pays en développement, au cas où la mondialisation et la libéralisation nuiraient gravement à leurs économies », c'est ainsi que Rubens Ricupero, secrétaire général de la CNUCED (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement), interprète la notion de régionalisation, l'un des sujets de débats les plus houleux de ces dernières années sur la scène internationale. La régionalisation ne concerne d'ailleurs pas seulement les pays en développement, bien au contraire ; la coopération politique et économique à l'intérieur des frontières européennes intéresse toujours autant le monde entier. Mais, dans le cas des pays en développement, il s'agit, pour eux, plus d'une question de vie ou de mort que ce ne l'est pour les riches nations industrialisées. Ces questions ont une importance particulière pour les pays ACP à l'heure où, précisément, l'avenir de la Convention de Lomé est remis en question. La question de l'intégration des pays du Sud se pose déjà depuis plus de trente ans, mais, à l'époque, il s'agissait plus d'une grande ambition que d'une réalité politique. Combien de temps a-t-il fallu à l'Organisation de l'unité africaine pour préparer ses membres à se lancer dans une communauté économique africaine ? (Le traité portant sur la création de cette communauté est finalement entré en vigueur en 1994.) Dans les Caraïbes et dans le Pacifique, le défaut d'infrastructures constituait, à lui seul, un énorme obstacle à la réalisation de cette intégration, et il faut également rappeler que la plupart des petites nations de ces régions entretenaient des relations plus étroites avec les anciennes puissances coloniales qu'entre elles. Dans l'actuel débat sur la régionalisation dans les pays du Sud, on fait maintenant la distinction entre « ancien » et « néo »- régionalisme, l'ancien régionalisme ayant été, en quelque sorte, une fin en soi quand les pays en développement ont refusé de se joindre à l'une ou l'autre des parties de la Guerre froide qui sévissait alors, tandis que le néorégionalisme a davantage un caractère instrumental, dans un souci principal d'adaptation au phénomène actuel de mondialisation. Le régionalisme n'est, en tout cas, pas seulement un moyen d'accroître les échanges commerciaux des pays concernés ; il renvoie aussi à une notion précise de sécurité et de développement dans son sens le plus large. Une stratégie tentante pour les exclus Lors d'une conférence sur l'intégration régionale, organisée en novembre dernier à La Haye, le Professeur Björn Hettne, de l'université de Göteborg en Suède, a fait remarquer que « le problème essentiel de la mondialisation est son caractère inégal et sélectif ». Il s'ensuit, a-t-il déclaré, que les bénéfices que certains en retirent ont en contrepoids la misère des autres, les conflits et la violence, ce qui, à la longue, menace l'humanité tout entière. C'est dans ce contexte que le régionalisme est devenu une stratégie de sécurité et de développement pour les exclus de la mondialisation. En tant que tel, le régionalisme est particulièrement attrayant pour les régions dites « périphériques » qui vivent dans l'instabilité politique et dans le marasme économique. Toutefois, leur structuration régionale reflète la faiblesse de leurs structures étatiques et de leurs institutions civiles. De fait, le régionalisme ne peut fonctionner que si les nations concernées parviennent à maîtriser la violence et la pauvreté à l'intérieur de leurs frontières. Il n'est donc pas étonnant qu'elles soient tentées d'interpréter le régionalisme d'une façon protectionniste. Dans les régions dites « intermédiaires », la notion de régionalisme est plus ouverte, ces régions ayant des liens étroits avec l'une des régions « noyaux » ou « phares » que sont l'Europe, l'Amérique du Nord et l'Asie de l'Est. Les nations situées dans l'une de ces régions intermédiaires s'efforcent de répondre aux critères d'appartenance que constituent le développement économique durable et la stabilité politique. À mesure qu'elles progressent dans ce sens, elles sont progressivement absorbées dans le « noyau ». Les pays ACP se partagent entre régions périphériques et régions intermédiaires. Les Caraïbes sont, dans leur ensemble, considérées comme faisant partie d'une région intermédiaire qui « s'américanise » progressivement malgré les efforts du bloc Mercosur, en Amérique du Sud, pour résister au néolibéralisme nord-américain. Les États du Pacifique, surtout ceux de la zone sud, tendent à rejoindre le noyau de l'Asie de l'Est, bien qu'ils soient constamment menacés de retomber à la périphérie. En Afrique subsaharienne, l'Afrique australe et, dans une moindre mesure, l'Afrique occidentale peuvent devenir des régions intermédiaires. Selon William Lyakurwa, directeur adjoint du Consortium africain pour la recherche économique, au Kenya, « l'Afrique subsaharienne peut très bien exploiter le processus d'intégration régionale comme un mécanisme supranational qui lui permettrait de renforcer la crédibilité des politiques nationales et de partager les risques entre les petites économies qui, sans cela, demeureraient vulnérables, de résoudre des conflits et de réduire les risques politiques, d'exploiter les complémentarités et de développer des alliances régionales sur une base de réciprocité ». Ceci, toutefois, dépendra en grande partie de l'évolution à court terme de l'Afrique du Sud et du Nigeria. Les autres pays d'Afrique subsaharienne resteront probablement longtemps encore à la périphérie. Une concurrence loyale ? Au Nord, l'attitude envers la coopération régionale entre les pays du Sud est généralement favorable, à condition que les gouvernements de ces pays ne cherchent pas à réaliser une sorte d'autosuffisance collective dans leurs propres régions. L'intégration des pays en développement dans l'économie mondiale a toujours été, et continue d'être, l'objectif principal des pays appartenant aux régions « phares », comme l'a clairement rappelé la Commission européenne dans sa déclaration sur les relations entre l'Union européenne et les pays ACP à la veille du XXIe siècle (1997). La question principale concerne les conditions dans lesquelles les pays en développement pourront occuper une place plus prééminente sur la scène mondiale, et quel rôle ils pourront tenir. Leur donne-t-on une chance de devenir des partenaires égaux, comme les puissances économiques aiment l'affirmer aujourd'hui ? Ou bien la mondialisation les condamne-t-elle à une position de second rang en permanence, où ils serviront essentiellement de débouché pour des biens et des services provenant des régions « noyaux », et de source de facteurs de production relativement bon marché, main-d'uvre y compris ? Pour le moment, le système multilatéral au sein duquel se retrouvent presque toutes les nations n'uvre pas en faveur des pays pauvres. De récents développements dans le domaine de la finance internationale font très clairement apparaître que les intérêts des pays en marge de l'économie mondiale ne sont pas inscrits au programme des grandes puissances (voir les projets d'accord multilatéral de l'OCDE en matière d'investissement), et que même les nations émergentes courent à tout moment le risque de compromettre leur avenir (exemple de la crise asiatique). Ces développements montrent une fois de plus que les pays en développement doivent se prendre en main, ce qui leur demandera certainement plus d'efforts que jamais pour parvenir à une réelle coopération Sud-Sud. Une sécurité alimentaire plus réaliste Une des préoccupations touchant particulièrement les pays ACP est la question de la sécurité alimentaire. Jusqu'à présent, les défenseurs de la mondialisation et de la libéralisation n'ont pas été capables de prouver que leurs objectifs étaient compatibles avec les conditions les plus fondamentales de la sécurité alimentaire ; ils s'intéressent d'ailleurs à peine à la question. Il n'est donc pas étonnant que le Centre Sud-Nord de Lisbonne ait déclaré, dans une allocution prononcée au Sommet alimentaire mondial de Rio de 1996, qu' « une plus grande coopération Sud-Sud aux niveaux régional et interrégional pouvait contribuer de manière significative à une plus grande sécurité alimentaire ». La SADC, groupement régional le plus actif au sein des pays ACP, est bien connue pour le rôle qu'elle joue sur le plan de la sécurité alimentaire dans la région. Selon Percy S. Misty, président de l'International Oxford Group, « pour que la région devienne et demeure autosuffisante, la production de maïs doit quitter les terres irriguées et semi-arides du veld sud-africain, pour s'installer sur des terres pluviales plus au nord en Angola, en Zambie, au nord du Zimbabwe, au Malawi, au nord du Mozambique et au sud de la Tanzanie, où la pluviosité est plus élevée (malgré les sécheresses), le sol plus fertile et la capacité de rétention d'eau plus grande. Le choix d'une réponse régionale plutôt que nationale à ce problème critique de stratégie auquel la SADC est confrontée mènerait à l'aménagement de nouvelles terres, ce qui permettrait non seulement de répondre aux besoins alimentaires de la région mais aussi de s'attaquer aux problèmes urgents et très complexes de réforme agraire et de redistribution des terres en Afrique du Sud et au Zimbabwe ». La durabilité ou la misère Une autre notion qui confirme la nécessité d'une intégration régionale est celle du développement durable. Là aussi les politiques macro-économiques caractéristiques de la mondialisation et de la libéralisation n'ont jamais fait l'objet de sérieuses études de compatibilité avec ce concept, comme cela avait été recommandé par la Conférence de Rio de 1992 sur l'environnement et le développement. Un des aspects de la mondialisation, telle qu'elle fonctionne actuellement, est la mobilité croissante des biens et des personnes. Les conséquences de cette nouvelle mobilité sur l'environnement ne sont pas calculées dans les coûts de transport et répercutées au niveau du producteur ou du consommateur. De ce point de vue, il semblerait raisonnable que la transformation des matières premières se fasse — du moins en partie — aussi près de la source que possible, au lieu de transporter ces produits à l'autre bout de la terre et de les retourner comme produits finis. Selon Peter B. Robinson, de Zimconsult au Zimbabwe, « dans le domaine de la gestion des ressources naturelles et du tourisme, une coopération régionale intelligemment conçue peut considérablement contribuer au développement durable ». L'intégration peut également contribuer à l'amélioration de l'environnement, dans la mesure où elle permet à un groupe de pays d'édifier une authentique économie collective et de transformer les petits marchés intérieurs en un grand marché commun. Les questions de coopération régionale entre groupements de pays ACP seront nécessairement débattues à mesure que les relations entre eux et l'Union européenne se profileront. Dans ce contexte, il faut espérer que les bénéfices potentiels d'une telle coopération pourront être perçus, même s'il y a encore trop peu d'incitations politiques dans ce sens. D'après Alieu Jeng, chef économiste à la Banque africaine de développement, « les accords d'intégration peuvent facilement être violés dans la mesure où les politiciens n'ont aucun compte à rendre à leur électorat sur leur décision de se désengager de leurs accords. Pour que les politiciens deviennent responsables de leurs actions, il est nécessaire de débattre en profondeur des questions et des accords d'intégration et de tenir les intéressés pleinement informés ». On ne devrait pas naïvement prendre le régionalisme pour un tremplin vers la pleine intégration dans le marché mondial. En fait, le régionalisme pourrait, à condition de s'y engager fermement, offrir une alternative au dogme de la mondialisation qui, comme toute chose mortelle, un jour dépérira et succombera.
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